Réflexion du Carmel du Cameroun sur la dimension ecclésiale du Carmel

15th November 2015

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(Yaoundé 9-10 novembre 2015).

En collaboration avec l’Université Catholique de l’Afrique Centrale (UCAC), les familles religieuses carmélitaines du Carmel ont organisé un Colloque international sur le thème Le Carmel au cœur de l’Église et pour l’Église, la dimension ecclésiale de la théologie spirituelle du Carmel à Yaoundé au Cameroun en dates du 9 et 10 novembre 2015. Ces familles religieuses sont l’Ordre des Carmes (O.Carm.), l’Ordre des Carmes Déchaux (O.C.D.), les Moniales Carmélites Déchaussées, et les Sœurs Carmélites Apostoliques appartenant à six différents Instituts de Vie Consacrée. À celles-ci il faut ajouter les Carmes Déchaux Séculiers (OCDS). Le Colloque a été abrité par le Campus d’Ekounou à Yaoundé sous les auspices de la Faculté de théologie de l’UCAC et du vice-recteur de l’UCAC, le Professeur Joseph-Marie Ndi-Okalla. Trois professeurs de la Faculté pontificale Teresianum de Rome ont participé à ce colloque, les pères François-Marie Léthel, Christof Betschart et Antoine Marie Zacharie Igirukwayo. Y participaient aussi en qualité de conférenciers la sœur Léonie Lusheke Chibalonza, cmt en provenance de Nairobi (Kenya) et le père François Hubert Manga, O.Carm, venu de Nantes (France). La dynamique du Colloque s’étalait sur trois moments : (1) exposés magistraux par les conférenciers ; (2) débat ouvert avec des questions du public ; (3) table ronde qui, en fin de journée, cherchait à susciter une recherche commune sur la manière d’appliquer ce qu’on avait entendu dans les exposés au vécu ecclésial du Carmel en Afrique dans l’Église-famille de Dieu (Ecclesia in Africa 63-64).

Au premier paragraphe de l’argumentaire qui présentait les travaux du Colloque, il est écrit : « Dans sa particularité la vie religieuse est un déploiement de “la richesse infinie de l’Esprit-Saint qui opère admirablement dans l’Église” (LG 44) ; elle appartient à la vie et à la sainteté de l’Église ». Cet horizon, dans lequel se situe l’apport de la dimension ecclésiale du Carmel à travers la spiritualité de ses figures représentatives, a été développé par les professeurs Joseph-Marie Ndi-Okalla et Alphonse Daniel Esseyi de l’UCAC. Le premier a développé le thème Toute théologie spirituelle est ecclésiale, le deuxième le thème La vie religieuse au cœur de la vie ecclésiale. Le premier propos a été articulé autour des notions ; du lieu et de l’horizon de la théologie spirituelle ; et de la vie dans l’Esprit en Église. La théologie spirituelle représente une attention de l’intelligence au Dieu Père, Fils et Esprit-Saint – « seul Dieu parle bien de Dieu » – qui montre la famille ecclésiale (ekklesia tou Theou) comme lieu visible et historique, dans lequel s’incarne l’œuvre de l’Esprit qui dispense ses dons (cf. Is 11, 2), répand sa charité dans les cœurs et les communautés (cf. Rm 5, 5), et conduit son peuple vers la vérité toute entière (cf. Jn 16, 14). Le deuxième l’a été autour des trois axes exposés dans l’exhortation apostolique post-synodale Vita consecrata (VC) : la consécration, la communion et la mission. La consécration à Dieu enracine davantage l’être dans la vie Trinitaire reçue au baptême. Cette vie se déploie dans une existence formatée par les trois conseils évangéliques qui représentent une conformation prophétique au Christ : une existence obéissante, chaste, et pauvre. Pour les religieux, cette existence est constitutivement modelée dans la communauté[1], lieu où l’on devient frère et sujet de la mission, selon l’Instruction de la Congrégation pour les Instituts de Vie Consacrée et les Sociétés de Vie Apostolique Congregavit nos in unum Christi amor. De manière générale, tous les consacrés sont tenus à unir l’expérience d’union à Dieu (expérience du Thabor) et la reconnaissance du Christ sur les visages humains qui interpellent la sollicitude fraternelle[2]. Tout cela est vécu dans la foi, l’espérance et la charité, en communion avec l’Église universelle incarnée dans l’Église locale et ses ministres ; ce qui a été appelée ecclésiologie de communion et qui est cultivé dans la spiritualité de communion à approfondir toujours et à tous les niveaux.

Au quatrième et dernier paragraphe de l’argumentaire ci-haut évoqué, il est dit : «Les différentes contributions nous permettront de plonger dans le vécu ecclésial tel qu’il se manifeste au Carmel ». Différents exposés ont ébauché la dimension ecclésiale de la spiritualité du Carmel à travers son patrimoine spirituel multiforme. L’Assemblée a été conduite à l’écoute de ce que le Carmel est dans l’Église et pour l’Église. La voix a été donnée respectivement à la Règle, à sainte Thérèse d’Avila, au Bienheureux Francisco Palau y Quer, à sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, et à sainte Thérèse Bénédicte de la Croix (Édith Stein). Les différents interprètes qui ont introduit à l’ecclésialité de ces voix ont décliné une sorte de retour aux fondamentaux qu’ils ont exposés en une sorte de fresque servant de mesure à laquelle les carmes et carmélites sont appelés à se mesurer et à être mesurés. Au-delà d’un savoir, c’est une véritable sagesse de vie ecclésiale qui est apparue.

Dans la synthèse conclusive, trois axes orientatifs ont été dessinés.

  1. « Attire-moi, nous courons à l’odeur de tes parfums » (Ct 1, 3) selon l’esprit de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus au Manuscrit C, Folio 34, recto (MsC 34 r°). La dimension ecclésiale s’enracine ici dans une attraction de Dieu qui s’est manifesté et communiqué en Jésus-Christ. Celui-ci résume en lui le bien, la beauté et la vérité auxquels aspirent inconsciemment l’homme, et consciemment le chrétien, qu’il soit carme ou pas. Une fois le Christ annoncé par le ministère de l’Église en sa triple mission de prophétie (évangélisation), de sanctification et de gouvernement, le sujet humain interpelé s’élance de tout son être (désir, intelligence, amour) vers l’union au Christ pour épouser ses sentiments envers l’humanité dans l’Église, sacrement universel du salut[3]. Quand nous nous posons la question sur la dimension ecclésiale du Carmel, la réponse part toujours d’une relation existentielle et réelle au Christ, à partir du moment où l’on cesse de le confiner au rôle de « bouche-trou » que serait un Dieu auquel on ne s’adresserait que pour suppléer aux limites de connaissance ou pour combler des besoins[4].
  2. « Tu m’as introduit dans ton cellier et tu as ordonné en moi la charité » (Ct 2,4). À ce verset du deuxième chapitre du Cantique des Cantiques fait allusion Thérèse d’Avila dans le quatrième chapitre des Septièmes Demeures du Château intérieur. À l’aide du lieu évangélique de Marthe et Marie, elle montre que la grande union à Dieu renvoie à des œuvres de charité et au service.

Il est absolument vrai que l’âme communique la contagion de cette force à tous ceux qui sont dans le château et au corps lui-même, qu’elle semble souvent ignorer ; sa vigueur, soutenue par le vin qu’elle boit dans cette cave où son Époux l’a amenée et d’où il ne la laisse pas sortir, retentit sur le faible corps, comme ici-bas la nourriture qu’on met dans l’estomac donne des forces à la tête et à tout le corps. Le corps est donc bien infortuné, tant qu’il vit : il a beau faire, la force intérieure surpasse de beaucoup la sienne, l’âme lui fait la guerre et estime que ça n’est rien. De là, sans doute, les grandes pénitences auxquelles se sont livrés de nombreux saints, en particulier la glorieuse Madeleine, qui avait été élevée dans un tel bienêtre ; et la faim de l’honneur de Dieu qu’éprouva notre Père Élie, celle que saint Dominique, saint François, ont eue d’inciter les âmes à le louer ! Je vous le dis, oublieux d’eux-mêmes, ils n’ont guère dû s’épargner. Voilà, mes sœurs, ce que je veux que nous tâchions d’atteindre ; et pas pour jouir, mais pour servir, désirons ces forces, et occupons-nous, par l’oraison, de les obtenir (7D 4, 11-12).

Cet extrait de saveur ignatienne dans la mesure où la contemplation de Dieu renvoie au service de sa gloire indique une constante chez Thérèse d’Avila. Il est rejoint par Thérèse de l’Enfant Jésus qui lui fait écho de manière éclatante. La vie consacrée est, dans l’Église, une forme qui vise la charité parfaite dans la mesure où, plus elle unit au Christ, plus elle ouvre à la charité sans frontière que l’Église est appelée à manifester dans le monde. La charité, c’est le levier qui soulève le monde, selon l’expression de sainte Thérèse de l’enfant Jésus, et qui embrasse toutes les vocations.

Ce ne sont point les travaux de Marthe que Jésus blâme, ces travaux, sa divine Mère s’y est humblement soumise toute sa vie puisqu’il lui fallait préparer les repas de la Ste Famille. C’est l’inquiétude seule de son ardente hôtesse qu’il voudrait corriger (Lc 10,39-41). Tous les saints l’ont compris et plus particulièrement peut-être ceux qui remplirent l’univers de l’illumination de la doctrine évangélique. N’est-ce point dans l’oraison que les Saints Paul, Augustin, Jean de la Croix, Thomas d’Aquin, François, Dominique et tant d’autres illustres Amis de Dieu ont puisé cette science Divine qui ravit les plus grands génies ? Un Savant a dit : « Donnez-moi un levier, un point d’appui, et je soulèverai le monde ». Ce qu’Archimède n’a pu obtenir parce que sa demande ne s’adressait point à Dieu et qu’elle n’était faite qu’au point de vue matériel, Les Saints l’ont obtenu (Ms C 36 r°).

C’est cet enseignement des saintes du Carmel dont on trouve un prolongement vibrant pour tous dans la lettre encyclique Deus Caritas est du Pape Benoît XVI.

  1. Dans l’Église, se laisser dilater le cœur. C’est sainte Thérèse d’Avila qui la deuxième partie du verset 32 du psaume 119 en latin (Viam mandatorum tuorum curram, quia dilatasti cor meum) dans les Quatrièmes Demeures du Château intérieur. Au Carmel, on est invité à entrer dans une communion avec le Seigneur pour intérioriser de la manière la plus personnelle et la plus intime. Et que le Seigneur dilate le cœur à aux dimensions de l’humanité désignée par « corps mystique » par Édith Stein qui distingue les membres vivants (dans l’Église) et des membres sans vitalité. L’oraison dilate donc le cœur aux dimensions de la terre habitée (l’oekumenè), à toute la condition humaine. Les yeux s’ouvrent aux multiples crises (crise de la culture, crise de la famille, crise de l’éducation…), comme au temps de sainte Thérèse d’Avila. La situation concrète du monde appelle au discernement et à la responsabilité orante d’une prière vécue pour soi et pour les autres avec qui on forme une communauté de destin, avec qui l’on chemine vers la communion des saints. Dans l’Église donc, le Carmel a une responsabilité historique de nature dont l’efficacité est avant tout spirituelle, puisqu’elle s’exerce dans la prière.

Antoine Marie Zacharie Igirukwayo, ocd

[1] « L’institut religieux est une société dans laquelle les membres prononcent, selon le droit propre, des vœux publics perpétuels, ou temporaires à renouveler à leur échéance, et mènent en commun la vie fraternelle » (CIC 607 §2).

[2] « La recherche de la beauté divine pousse les personnes consacrées à se préoccuper de l’image divine, qui est déformée sur le visage de leurs frères et de leurs sœurs, visages défigurés par la faim, visages déçus par les promesses politiques, visages humiliés de qui voit mépriser sa culture, visages épouvantés par la violence quotidienne et aveugle, visages tourmentés de jeunes, visages de femmes blessées et humiliées, visages épuisés de migrants qui n’ont pas été bien accueillis, visages de personnes âgées dépourvues des conditions minimales nécessaires pour mener une vie décente. La vie consacrée montre ainsi, par le langage des œuvres, que la charité divine est fondement et stimulant de l’amour gratuit et diligent» (VC 75).

[3] « Celle-ci [l’Église], pour sa part, est dans le Christ comme un sacrement ou, si l’on veut, un signe et un moyen d’opérer l’union intime avec Dieu et l’unité de tout le genre humain » (Concile Vatican II, Lumen Gentium 1) ; « Dieu a convoqué la communauté de ceux qui regardent avec foi Jésus, auteur du salut, principe d’unité et de paix, et il en a fait l’Église, afin qu’elle soit pour tous et pour chacun le sacrement visible de cette unité salvifique » (LG 9)

[4] Voir Dietrich Bonhoeffer dans la lettre du 29 mai 1944 à son ami Eberhard Bethge.

Zacharie Yaoundé

Categories: The African Carmel

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